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portraitarts visuelsMontréal·1 mai 2026·3 min de lecture

Léa Bouchard, ou la mémoire qui s'effiloche

Première artiste représentée par PeopleConnect, la photographe-installatrice montréalaise tisse depuis cinq ans une œuvre qui s'attaque à un sujet glissant : ce que les objets domestiques retiennent de nous.

Léa Bouchard, ou la mémoire qui s'effiloche

Quand Léa Bouchard ouvre la porte de son atelier dans Hochelaga, on s'attend à voir une chambre noire ou un projecteur. C'est plutôt une machine à coudre Singer 1962 qui domine la pièce — héritée d'une grand-tante qu'elle n'a jamais rencontrée.

« C'est l'objet de départ, dit-elle en passant la main sur le carter de fonte. Il y avait des bobines dedans quand on me l'a donnée. J'ai compris en les déroulant que la machine avait travaillé jusqu'à la fin. C'était ça l'archive — pas la machine, le fil. »

Cette anecdote contient à peu près tout le programme de l'artiste. Diplômée de l'École des arts visuels et médiatiques de l'UQAM en 2021, Léa Bouchard travaille à la jonction de la photographie argentique et de l'installation textile. Sa démarche, qu'elle résume comme « une enquête sur ce que les objets domestiques retiennent de nous », a été remarquée dès sa sortie de maîtrise — sélection au Mois de la Photo 2023, résidence à La Bande Vidéo à Québec en 2024, et plus récemment une exposition de groupe au CRAC d'Alès, en France.

Une pratique qui refuse le numérique

Dans un milieu où la majorité de sa génération bascule vers l'image générée, l'artiste fait un pas de côté assumé. Elle photographie au moyen format, développe ses pellicules à la main, tire ses épreuves dans un labo qu'elle partage avec trois collègues à Saint-Henri. Les images deviennent ensuite la matière première d'installations textiles — broderies sur tirages, pièces tendues sur métier, tapis-photos.

Je ne suis pas contre la technologie. Je suis contre l'oubli. L'argentique m'oblige à mémoriser chaque geste, le textile chaque heure. Ce sont des contraintes qui ralentissent, pas qui freinent.

Le résultat, dans son installation « Sous la nappe » (2024), est troublant : une grande pièce de drap brodée à partir d'une photographie de cuisine de la maison familiale, où l'image affleure puis disparaît selon l'angle de vue. L'œuvre, présentée à l'Espace Projet l'automne dernier, lui a valu une mention au prix de la relève en arts visuels du Conseil des arts de Montréal.

La trentaine, l'ambiguïté

À 28 ans, Léa Bouchard n'est ni émergente ni établie — cet entre-deux administratif dans lequel beaucoup d'artistes québécois passent une décennie. Deux bourses du CALQ refusées. Un compte Instagram qui rassemble 4 000 personnes mais ne génère aucun contact institutionnel. Un site web personnel qu'elle reconnaît elle-même comme « un patchwork de PDF ».

C'est précisément ce profil — talent reconnu par les pairs, dossier administratif fragile — qui correspond au mandat de PeopleConnect. « Je ne déteste pas la paperasse, dit-elle. Je suis juste très lente quand il faut écrire sur ma propre démarche. À 28 ans tu n'as pas encore de récit. Tu as des œuvres. Articuler les deux, ce n'est pas la même musique. »

Pour son admission au roster en avril dernier, l'équipe a passé deux semaines à reconstruire son dossier d'artiste — bio bilingue, statement, CV remis à plat, portfolio standardisé — et travaille actuellement avec elle sur sa prochaine demande au CALQ, programme « Recherche et création », échéance dans 45 jours.

Ce qu'on regardera en 2026

Léa Bouchard prépare deux nouveaux corpus : une série argentique tournée dans les buanderies semi-publiques de Montréal, et une commande de la Société des arts technologiques pour une œuvre textile interactive (sa première incursion dans le numérique, ironiquement, pour intégrer des capteurs de proximité dans la trame du tissu). Le tout devrait coïncider avec une exposition solo au Centre Vox à l'automne 2026.

D'ici là, elle reprend ses bobines de la Singer. Il en restait sept, à moitié pleines.


📍 Léa Bouchard est représentée par PeopleConnect depuis avril 2026.

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